Histoire de la Bastide : Place Carnot


Les bastides sont ces villes resserrées dans leur enceinte dans un but défensif, fondées en grand nombre au 13ème siècle et au début du 14ème dans l’actuel sud-ouest de la France, tant par les rois de France et les rois d’Angleterre sur leurs territoires respectifs que par les souverains de moindre importance. Leurs rues étroites orientées nord-sud et ouest-est se coupent à angle droit autour de pâtés de maisons appelés « carrons », avec un axe principal dans chacune de ces directions. Au croisement de ces deux axes ou à proximité se dégage une place centrale destinée au marché. Une ou plusieurs églises occupent chacune l’espace d’un carron. D’autres carrons peuvent être occupés par des couvents.
La bastide de Carcassonne date d’après la croisade contre les Cathares, plus précisément après l’échec de la tentative de reprise de la Cité aux Croisés par Raymond II Trencavel et ses vassaux en 1240. Les faubourgs de la Cité avaient été rasés en représailles de leur complicité, et leurs habitants chassés et voués à une longue errance.
C’est seulement en 1247 que le roi Louis IX les a autorisés à construire cette bastide sur la rive gauche de l’Aude, baptisée du coup « Bastide Saint Louis ». Achevée en 1262, elle a été incendiée et rasée en 1355, au début de la Guerre de Cent Ans, par le Prince Noir, fils du roi d’Angleterre Edouard III, puis reconstruite et achevée en 1359 dans une enceinte plus exiguë, sur le tracé toujours actuel.


La p l a c e c e n t r a l e , appelée Pl a c e aux Herbes, couvrant la surface de quatre carrons dans la première enceinte, s’est
trouvé réduite à la surface d’un seul dans la seconde, soit 120 mètres par 80.
Elle est entourée à l’origine de maisons à colombages ( ou « corondages » ) portées sur les côtés est et ouest par des galeries de bois, comme il en subsiste dans d’autres bastides ( la plus proche : Mirepoix ) : « Petit Couvert » à l’est, « Grand Couvert » à
l’ouest. Une halle s’élève au nord de la place ; on y trouve aussi la viguerie, une « grenette » avec mesure à céréales, l’échafaud, et au centre un crucifix couvert d’un dôme.
En 1544, on élève à l’angle sud-est l’oratoire du Saint Suaire, autre crucifix sous un dôme reposant sur quatre colonnes, célébrant le miracle d’un prétendu Saint Suaire, qui tout de même avait résisté au feu entre les mains de l’évêque Martin de Saint André, en réponse à la dérision des Protestants.
En 1622, le lendemain de la visite du roi Louis XIII, un terrible incendie consume 150 maisons, surtout à l’est de la place, et détruit le Petit Couvert.
1654 voit apparaître une première fontaine, alimentée par de l’eau


En 1675 c’est une première fontaine monumentale ; elle est alimentée par un captage de l’Aude que réalise Guillaume Cailhau : un rocher est surmonté de la statue de Neptune entre quatre chevaux marins séparés par des dauphins crachant l’eau dans quatre vasques. Une partie de cette fontaine est conservée aujourd’hui à l’angle de la Rue du Pont Vieux et de la Rue Georges Brassens.
En 1751, on décide d’ériger une nouvelle fontaine monumentale et de dégager la place pour l’accueillir, en commençant par
démolir l’oratoire. Le chantier est confié en 1752 au sculpteur italien Isidoro Barata et à son fils Jean. Mais le projet ne sera mené
à bien que de 1767 à 1771. L’eau va ê t r e captée a u lieu dit « l’Origine » à Couffoulens, et acheminée grâce à l’aqueduc construit par Henri Pitot, dont il reste quelques traces sur la route de Limoux, et qui aboutissait à l’élégant édifice situé à l’angle de la Rue des Etudes et de la Rue de Verdun.


Comme la précédente, c’est la Fontaine de Neptune ou du « Roi des Eaux ». Elle est en marbre blanc d’Italie. La statue du Dieu, avec son trident, est portée par un dauphin qui remplit une conque supportée par quatre « tritonesses » ( néréides et tritons ) chevauchant d’autres dauphins et rejetant l’eau dans un bassin polygonal en marbre de Caunes. Les quatre faces du piédestal portent des
inscriptions en latin dont la traduction est à peu près la suivante : Au nord : « Tant que ton agneau, Carcassonne, te fera doux présent de sa laine, d’abondantes richesses afflueront, comme afflue l’eau de ta fontaine ».
A l’ouest ; « Quant aux richesses offertes par Belle Aude , supe rbe nymphe aimant cet élégant séjour, elle les quitte à regret en un
plaintif murmure »
Au sud : « Le temps qui ronge les marbres rongera ces insignes royaux, mais pour notre amour notre Père vaincra les injures du  temps »
A l’est : « Comme s’enfuit cette eau qui coule s’enfuient de même tous les dons d’aveugle et folâtre fortune dont les faveurs disparaîtront ».
Ces inscriptions sont surmontées au nord des Armes de la ville, au sud des Armes de la France.
Peu de temps après l’érection de la fontaine qui est toujours présente, et pour le plus grand profit de l’hygiène, les halles à viande sont transférées à l’emplacement de l’ancienne officialité cédé par l’évêque Armand de Bazin de Bezons ; le bâtiment de cette époque s’y dresse toujours ( entre la Rue de Verdun et la Place d’Eggenfelden ) avec sa magnifique charpente ( que la médiatèque ne contribue guère à mettre en valeur ).
Une autre fontaine a été installée un temps sur le côté est de la place.
En 1785 elle prend le nom de Place Vieille.


Sous la Révolution elle devient Place de la Liberté. C’est là qu’est dressée la guillotine et que sont exécutés le 27 décembre 1792
Jeanne d’Establet, dite la Noire, et ses deux acolytes Chanard et Boyer, pour le meurtre du procureur-syndic Verdier, au cours d’une émeute de la faim. C’est là qu’est proclamée la Constitution le 10 août
1793 ; là encore qu’est guillotiné Henri Beille, vicaire réfractaire d’Alet, le 21 février 1794.
Sous l’Empire, c’est la Place Impériale, sous Louis XVIII la Place Royale, sous Charles X la Place Dauphine, en 1830 la Place de la
Liberté.
Le 13 septembre 1839 ( sous Louis-Philippe ) une grande fête est donnée à l’occasion de la visite du Duc d’Orléans : la fontaine
est alimentée en vin rouge !


En 1848 le nom de la place change à nouveau : c’est alors la place de la Révolution.
De 1843 à 1848, à la suite de ‘effondrement d’une maison, le Grand Couvert vétuste est remplacé par l’imposant bâtiment de style Louis-Philippe qui occupe toujours tout le côté ouest de la place.
En 1852, la place retrouve son nom ancien de Place aux Herbes.
En 1894, elle prend le nom de Place Carnot, en hommage au président de la République Sadi Carnot, qui vient d’être assassiné à Lyon par le fanatique italien Caserio.
Au début du vingtième siècle, le marché s’y tient tous les jours ; il y a deux kiosques à journaux ; en 1908 sont installés un « restaurant volant » tenu par un nommé Rossi, dit « l’allumette », et un « cinématographe » en plein air. 


En 1913 est construit l’immeuble qui abritera, jusqu’à il y a peu, la Société Générale,à l’endroit où se trouvait précédemment la librairie Mailhac, puis une chapellerie.
Un projet d’aménagement en square, élaboré en 1929, ne sera pas réalisé.
Dans un passé plus proche, il faut signaler dans les années 1970 le déplacement des platanes de la place, devenus trop volumineux, quelque part dans la campagne, et leur remplacement par ceux qui nous abritent toujours.
Enfin c’est tout récemment que la totalité des façades a fait l’objet d’une remarquable remise en valeur avec de vives couleurs et que l’ensemble de la place a été redessiné, « piétonnisé » et pourvu d’un ensemble harmonieux de parasols.
Les maisons les plus anciennes sont celles du côté sud, surtout les dernières vers l’est, dont certaines remontent au 16ème siècle, avec de belles arcades. Vers l’ouest une maison beaucoup plus récente à architecture métallique est surmontée d’une statue de Saint Vincent de Paul avec un enfant, parce que son premier propriétaire était membre d’une association placée sous son patronage.